Les Deux Petits Vieux et les Deux Renards (*)
Un homme affaibli par les malheurs du temps ,
N'arrivait plus à sauver sa maison.
Il avait trois enfants
Qu'il avait élevés, travaillant sans saisons.
Sa caisse était vide,
Son modeste logis laissait entrer les vents.
Ses fils étaient partis chercher fortune au sud.
Avec sa femme, seul, rongé par l'inquiétude,
Lui qui était si bon, en devenait méchant.
Un jour sur le marché il entendit une voix.
C'était une voix forte appelant au sursaut.
"Ah voilà, dit notre homme, je vais faire le badaud."
Il s'approcha donc, les gens était nombreux,
Écoutant le parleur, jeune et portant beau,
Dire que les étrangers leur dévoraient le pain,
Squattaient les hôpitaux ,
Commettaient des larcins.
"Notre armée est nombreuse et nous vous sauverons.
Les étrangers dehors , la retraite très tôt,
Des aides pour vous tous, vous l'avez mérité,
Vous qui avez vécu, comme vivent les damnés.
Ah nous saurons gérer ! La chose est fort certaine,
Il suffit de couper les aides aux éoliennes."
Rentrant en son logis, heureux et rayonnant,
Il embrassa sa femme, elle en fut fort surprise.
"Quelle dame as-tu vu, qui autant te défrise ?"
"Point de dame ma Douce.
Un homme jeune au contraire, et qui a de l'allant.
Il va mettre de l'ordre, nous donnera tant d'argent,
Que nous vieillirons bien en nous croisant les pouces.
Nous changerons le toit et les fenêtres aussi
Que depuis tant d'années malgré tous mes efforts,
Je n'ai pas pu t'offrir bien qu'elles soient pourries.
Cet homme est notre aurore. "
"Mon Ami dit la Douce, j'ai des choses à te dire.
Allant chez la crémière,
Un homme d'un certain âge, ne sachant pas sourire,
Portant cravate rouge, était très en colère.
Éructant, aboyant, le visage écarlate,
À vrai dire il hurlait; sa harangue fera date.
"Je suis l'État, dit-il, on veut vous dévorer.
On vous vole braves gens,
On vous suce le sang.
Je suis un camarade, le peuple est mon bréviaire,
Je suis un vétéran, un révolutionnaire.
J'aimais Fidel Castro,
J'admire Maduro.
Moi seul peut vous sauver.
Les patrons sont des loups,
Il faut qu'ils rendent gorge, qu'on leur prenne leurs sous,
Et puis qu'on vous les donne.
À les voir penauds, déjà je me bidonne.
Des aides pour vous tous, vous l'avez mérité,
Vous qui avez vécu, comme vivent les damnés.
La retraite très tôt, je veux vous l'assurer."
"Merveille dit le mari !
Ils disent la même chose. Répartissons nos forces.
Vote pour le vieil homme, je me réserve l'autre.
L'un des deux gagnera et nous serons ravis.
Enfin je marcherai en gonflant mon vieux torse,
Et nos fils reviendront; nous serons bons apôtres."
L'avenir, hélas, démentit leurs espoirs,
Le jeune l'emporta, l'argent ne rentrant guère,
Le vieux prit sa revanche, il en était très fier.
D'argent pas davantage et de fils non plus,
Qui cherchèrent ailleurs leur fortune perdue.
Le toit fuyait toujours. Entrait le vent du soir.
"Ah bêtes que nous sommes !" disaient nos vieux amants,
Quand un soir par semaine allant boire au comptoir
Une petite anisette avec leurs vieux amis,
Frileux tout autant qu'eux, malades et boitillants:
"Leur ramage était beau,
Ils semblaient avertis."
"C'est vrai dit un compère. Nous voilà pourtant nus,
Nos plumes sur le corps, sont belle et bien perdues.
Les deux étaient renards et nous étions corbeaux."
(*) Fable librement inspirée par:
'"Le boiteux et l'aveugle" d' Ignacy Krasicki
Avec l'aimable concours de Jean de La Fontaine.
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