"C'était ça ou mourir."
Thélyson Orélien avait 22 ans quand en 2010, il décida de fuir Haïti à la suite d'un séisme particulièrement destructeur et meurtrier.
Achevant son périple au Québec, il est maintenant canadien, poète et écrivain.
Thélyson Orélien vient de publier "C'était ça ou mourir" , un roman qui, s'il n'est pas autobiographique, est inspiré par sa vie et nourri d'enquêtes et d'entretiens avec des exilés récents.
Autant vous le dire, c'est un coup de poing.
Un premier roman d'une terrifiante beauté, dans lequel il raconte le long périple d'un jeune professeur d'histoire, Jonas Dorléon, qui fuit Haïti , les bombes, les fusillades, d'un pays désormais entre les mains des gangs.
Jonas - le prénom n'a sans doute pas été choisi par hasard- traverse 12 pays, parcourt près de 12.000 km avec pour tout bagage, un sac en plastique Carrefour contenant la photo de sa mère, un recueil de poèmes de René Depestre et un savon. Son but: le Québec où l'attend une cousine.
Tour à tour, migrant, demandeur d'asile, réfugié, mendiant, travailleur à la tâche, il chemine avec des compagnons de désastre, des mères , des enfants, de vieux et des estropiés.
Il lui faut mentir, supporter la mort quasi-quotidienne de compagnons de misère et la cruauté des hommes, à propos desquels on se dit avec Serge Bouchard, anthropologue québécois "L'homme est un ours qui a mal tourné".
Le traversée du Darien au Mexique puis le passage entre le Mexique et les États-Unis est doublement monstrueux.
Monstrueux à cause de ce que Jonas et ses compagnons vivent pour survivre et davantage peut-être, par le traitement qu'ils subissent en arrivant chez Trump.
Et l'on se dit: comment peut-on être aussi bestial ?
Ces gens ne feraient pas à un chien après qu'ils ait mordu leur enfant, le quart du dixième de ce qu'ils font à des êtres humains qui sont là, devant eux, chassés par la misère.
Et l'on se dit bien sûr aussi , que Rocard n'avait pas tort: "on ne peut pas accueillir toute la misère du monde". Il suffit à Paris d'aller dans le quartier de Stalingrad ou dans celui de La Chapelle pour voir tous ces hommes qui dorment sur le sol et mesurer ce que l'on ne fait pas.
Le sujet est difficile ô combien. Il y a les gouvernements corrompus qui détournent une partie des aides, ceux qui poussent à l'exode, et les réseaux de passeurs mafieux. Je le sais bien.
Mais ce n'est pas une raison, car dans cette affaire, ce sont les mêmes souvent:
- qui veulent renvoyer, sans ménagement ces hommes, ces femmes et ces enfants à la mer, et s'agenouillent les mains jointes en priant Dieu. Il suffit d'écouter JD Vance , celui qui fait office de vice-président américain, et tant d'autres en Europe en général et en France en particulier.
Tartuffes infâmes.
- les mêmes qui veulent forer, qui veulent réduire ou supprimer le financement des énergies alternatives, qui contestent le réchauffement climatique.
- les mêmes qui font semblant de ne pas comprendre que ce qui se passe accroît la misère des peuples les plus exposés et les pousse à fuir, parce que "c'est ça ou mourir".
- les mêmes qui réduisent ou suppriment les aides au développement, alors qu'il faut faire massivement l'inverse.
- les mêmes enfin qui ne veulent pas comprendre que la pauvreté ruisselle plus vite que la richesse et font semblant, pour certains, de s'étonner de l'arrivée des extrémistes au pouvoir.
Alors oui, dans ma grande naïveté, j'espère qu'un jour, les dirigeants de ce monde, ou d'Europe tout au moins, comprendront qu'il faut que cela change et que c'est leur intérêt.
" C'était ça ou mourir" est sur la première liste des prix Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis.
Récompenser un si beau cri et, ainsi, le faire lire chez nous au plus grand nombre honorerait les jurés. Et nous aussi.