Bertrand, suis-je intelligent ?
J'avais assisté en 1981 à une conférence prononcée par un des plus grands économistes français, au cours de laquelle il avait annoncé les conséquences prochaines des mesures prises par la gauche récemment arrivée au pouvoir: déficit budgétaire, taux d'inflation, endettement, cours du franc etc.
Tout s'était révélé juste, à la virgule près ou peu s'en fallait.
Nous avions gardé le contact, moi timidement. Il me faisait l'honneur de sa sympathie et je l'admirais.
En juin 1984, je l'avais invité à déjeuner; c'était au Flandrin à Paris. Il y a des circonstances qui marquent un homme.
Au milieu du repas nous eûmes l'échange suivant que je me rappelle mot pour mot. Comme s'il avait eu lieu hier. Il est des circonstances vous dis-je...
"- Bertrand suis-je intelligent ?
- Professeur, voyons !
- Non Bertrand je ne plaisante pas.
- Professeur dussé-je vous surprendre, non seulement vous êtes intelligent, mais vous l'êtes exceptionnellement.
- Bertrand, à côté de Giscard, je ne suis rien.
Il était triste.
Alors moi de poursuivre, comme pour le consoler, mais avec une totale sincérité:
- Professeur, si l'on avait pu faire un test comparatif entre les QIs de Gaulle et de Giscard, à votre avis qui aurait gagné ? Giscard bien probablement
Mais qui des deux aura le plus marqué l'Histoire, et de loin? La réponse est dans la question.
L'intelligence n'est pas le tout d'un homme."
Il m'avait souri.
Je sors de la lecture, sans plaisir, du livre que Nicolas Domenach et Maurice Szafran viennent de consacrer à Emmanuel Macron; son titre Néron à l'Élysée.
Pourquoi ce titre si sévère ? Parce que selon les auteurs, Macron comme Néron ont une double caractéristique commune:
1) Ils s'admirent
2) Ils mettent le feu à ce qu'il doivent protéger et faire prospérer. Pour Néron ce fut Rome. Pour Macron ce sont les institutions et le rôle central du Chef de l'Etat avec pour conséquence fort possible l'installation du RN à l'Élysée.
D'emblée on est confondu même si on n'est pas complètement surpris.
L'homme est plus que brillant. Les diplomates étrangers disent, sans exception semble-t-il, qu'Emmanuel Macron est d'une intelligence incomparablement supérieure à celles des autres chefs d'État et de gouvernement; leurs patrons pourtant. Il domine les sommets et sa connaissance intime des dossiers impressionne.
Seulement, il le sait, il s'admire et pense que rien ni personne ne peut résister au laser qui lui tient lieu de cerveau, à l'intensité de son regard et au charme envoutant de son sourire.
Poutine, Trump, Xi ? Il suffit qu'il leur parle, dans le dos de nos partenaires souvent, et cela fera l'affaire.
Les dictateurs se gaussent. On a vu ce que cela a donné.
Il séduit ses proches, comme ceux qui lui font visite et veulent le servir. Mais d'eux, il n'a cure.
"Le trajet est long de l'intelligence au coeur" , Leibnitz
Lors de sa magnifique dissolution le premier ministre n'avait pas été consulté, l'article 12 de la Constitution l'y contraint pourtant. Juste prévenu, au dernier moment. Quant au ministre chargé des relations avec le parlement il n'avait pas eu cet honneur; on est consterné.
Domenach et Szafran rapportent qu'alors qu'il invite une soixantaine d'intellectuels à venir discourir avec lui à l'Élysée, il parle, il parle, jusqu'à 3 heures du matin; l'homme dort très peu. De dialogue presque point. Les intellectuels épuisés peinent à garder les yeux ouverts ; il ne les voit même pas.
Alors voilà, la France parle brillamment et pour le reste, elle est ignorée voir moquée.
Le magazine allemand Spiegel se gaussait il y a peu du " décalage grotesque entre la parole et les actes: jusqu'à présent Paris n'a accordé à l'Ukraine qu'une aide de 6 milliards d'euros, soit moins que des pays comme le Danemark, les Pays-Bas ou la Suède qui ne prétendraient jamais jouer un rôle sur la scène internationale..."
J'ai vérifié c'est presque vrai, la France donne un peu plus:
Le Danemark: 10 milliards
Le Pays-Bas 9 milliards
La Suède 7,6 milliards
La France 7,5 milliards.
Quand bien-même voudrions-nous aujourd'hui augmenter notre aide que nous le pourrions pas, car nous n'avons pas de budget.
Emmanuel Macron veut que les industriels de l'armement augmentent leur production, mais pour cela il faut qu'on leur passe commande... or l'État ne le peut pas, car il n'y a pas de budget.
" Pour être craint il faut être puissant" a dit Emmanuel Macron lors de ses voeux aux Armées. C'est bien notre problème.
Mais rassurez-vous, bonne gens, excepté l'éclatement d'un petit de vaisseau à l'oeil, le président va bien.
Domenach et Szafran rapportent ce que François Hollande avait dit à Nicolas Sarkozy:
" Toi tu es un égocentrique. Macron est un narcissique. Les égocentriques ont besoin des autres, les narcissiques sont seuls"
L'ex-président "normal" qui n'est pas un sot, a bien vu et bien dit les choses. Tant sur l'un qui a besoin des autres puis les jette, que sur l'autre qui se satisfait de lui même et ignore ceux qui le servent.
Giscard d'Estaing était d'une intelligence foudroyante; il le savait sans doute trop. Il pouvait être était capable de grande méchanceté et d'un souverain mépris; ç'est sans doute ce qui l'a perdu.
Mais on ne peut pas lui retirer qu'il avait le sens de l'État: l'élan européen, et les fondements de l'euro mis en place avec le Chancelier Schmidt, la majorité à 18 ans, le droit des femmes à être maîtresses d'elles-même. Rien de cela n'eût été possible s'il ne l'avait voulu.
D'Emmanuel Macron que restera-t-il ?
Le Pen ? Bardella ? Les deux à la fois ?
"De toutes les passions dont le coeur humain est susceptible, il n'en est point qui ait un caractère aussi important que l'amour de la gloire" Madame de Staël.
Sauf l'amour de soi, malheureusement.
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