La leçon d'Hermès
Quel mardi !
Jugez:
1) Claude Guéant a répondu.
Une lettre au tribunal. Trois pages que j'ai lues, et tout Sarkozy s'effondre. À supposer qu'il pût s'effondrer, tellement il était déjà bas.
À propos de ses quatre voyages entre 2008 et 2010 que Nicolas Sarkozy dit avoir ignorés: " N.Sarkozy était forcément au courant puisque pendant ces courts déplacements, j'étais absent du bureau" (le "bureau d'angle" où travaillait Claude Guéant n'étant séparé du Salon doré - bureau de Nicolas Sarkozy- que par celui des secrétaires).
On imagine que la Cour le sait.
Et puis plus loin: " Bien sûr ces déplacements se sont faits à la demande du Président"
À propos de la situation de Senoussi, ce "Claude, voyez cela".
Il ne "balance" pas Guéant, il veut rétablir les faits et ne pas avoir à porter seul le fardeau de l'infamie . On peut le comprendre.
On est dans la fange de toute façon.
2) Ce même jour, Vincent Bolloré a fait "virer" Olivier Nora éditeur emblématique, et patron des éditions Grasset.
Je vais essayer d'être objectif.
Grasset tout de même ce n'est pas les Editions Harlequin.
Tenez, comme cela:
Baudelaire, Cocteau, Druon, Mauriac, Malraux, Nabokov et, passons les ans, Laure Adler, Laurent Binet, Anne Berest, Pascal Bruckner, Sorj Chalandon, Virginie Despentes, Gaël Faye, Vanessa Spingora parmi tant et tant d'autres.
Olivier Nora était là depuis 26 ans; ce qu'est Grasset aujourd'hui son portefeuille d'écrivains reconnus, il n'y est évidemment pas pour rien.
Cela étant, il a 66 ans. Partir à 66 ans n'est pas dramatique . Cela l'est d'autant moins quand on a gagné 1 million l'an dernier, ce qui n'est pas rien, et que l'entreprise que l'on dirige, a vu son chiffre d'affaires baisser de 25% et ses résultas de 50%.
C'est d'ailleurs l'un des arguments employés par Vincent Bolloré dans son "éditorial" publié par le JDD dimanche le 19 avril.
Mais la vérité est que ce n'est pas la raison de son éviction, pour les raisons suivantes:
-Dans l'édition les ventes dépendent essentiellement de la production littéraire des écrivains sous contrat et notamment des plus populaires. Que deux écrivains majeurs terminent ou n'aient pas terminé leur livre, qu'ils soient en état d'être publiés ou pas change radicalement les choses.
Virginie Despentes c'est 150.000 exemplaires. Laurent Binet 100.000. À 20 € le livre cela fait 5 millions d'euros. Bolloré le sait parfaitement.
Voici quelques données comparatives relatives à Grasset et au Seuil:
2021 2022. 2023 2024. 2025
En millions d'euros
Chiffre d'affaires.
Grasset 16 15 12 16 12
Seuil 34 33 33 35 non publié
Résultat d'exploitation
Grasset + 2,1 +1,1 +0,4. +1,2. + 0,6
Seuil. - 4,6. -4,4. -3,5. +1,6 non publié
Les chiffres parlent d'eux même.
La vérité est que l'évolution des résultats est arrivée à point nommé, le prétexte l'a suivi sur un plateau.
- Ce que voulait Bolloré c'est prendre la main en écartant un "commis" trop indépendant.
Il écrit d'ailleurs dans son papier publié par le JDD à propos du prochain livre de Boualem Sansal:
" Le dirigeant de Grasset voulait le sortir à la fin de l'année ce qui était contraire à la volonté d'Hachette qui est le réel propriétaire de Grasset.
En entreprise comme en démocratie, la majorité décide in fine"
Il a raison, sauf que, Hachette proclame sur la page d'accueil de son site:
" L'autonomie éditoriale de nos maisons est le ferment de leur créativité".
Davantage encore:
Hachette - faisons simple, Vincent Bolloré- veut faire éditer par Grasset un ouvrage - Rome objet d'amour- signé par Nicolas Diat éditeur de Philippe de Villiers et de Jordan Bardella chez Fayard.
Un livre pour Fayard pourtant, qu'aurait louangé, et que louangera sans doute, Pascal Praud.
Olivier Nora a refusé.
Dehors!
"L'autonomie éditoriale de nos maisons ..."
Quand on a mon âge et qu'on a un peu vécu comme on dit dans le milieu des affaires, on en a vu des manoeuvres. Bolloré savait que Nora refuserait de publier Nicolas Diat.
Il fallait se débarrasser d'un homme libre, l'occasion était trouvée.
Maintenant, plus de 110 écrivains vont quitter la maison.
Après bientôt 120 ans d'histoire, Grasset risque de mourir à ce qu'elle était pour devenir une officine supplémentaire dans l'appareil de propagande de cet homme infréquentable.
Les 12 ou 16 millions de chiffre d'affaires ne comptent pas. Il s'en moque le ploutocrate, cela ne pèse rien. Hachette fait près de 10 milliards de chiffre d'affaires.
À la fin de son éditorial, Vincent Bolloré écrit:
"Je suis chrétien et démocrate."
Chrétien ? J'en suis ravi pour lui; il peut aller à confesse. Tous les jours s'il le veut; il y a de quoi.
Démocrate ? Orbán et Trump disent la même chose. On n'est pas obligé de les croire.
Voilà que par hasard, je lis qu'en 2023 Nicolas Sarkozy, administrateur d'Hachette, propriétaire de Grasset, avait proposé à Muriel Beyer, éditrice, de remplacer Olivier Nora. Elle avait décliné au motif que Grasset avait un excellent patron.
C'est une vieille rancune que notre grand homme nourrit à l'endroit d'Olivier Nora. Il avait publié de 2008 à 2013 les désopilantes mais assassines "Chroniques du règne de Nicolas 1er" de Patrick Rambaud.
Bolloré, Sarkozy, deux frères.
On patauge, dans la fange.
Eux s'y sentent bien.
Moi, j'en ai soupé.
Alors je vais vous raconter une belle histoire, celle de jeunes musiciens, brillants et généreux:
"La leçon d'Hermès".
Le 1er avril, la quatuor Hermès donnait un merveilleux concert Salle Cortot à Paris.
Acoustique exceptionnelle et intimité dans cette petite salle de 400 places.
Au programme:
L'extraordinaire quintette n°3 de Mozart pour violons, deux altos et violoncelle.
L'adagio émouvant du quintette de Bruckner, pour violons, deux altos et violoncelle.
Et pour conclure:
Le quatuor n° 2 de Korngold vif, tendre puis dansant dans son 4ème mouvement intitulé "valse", avec un Levionnois en feu.
Ce concert était le dernier auquel participait l'altiste du quatuor, Lou Yung-Hsin Chang . Co-fondatrice d'Hermès 18 ans plus tôt. Elle souhaite aujourd'hui vivre une autre vie.
Ses amis ne lui en voulaient pas. Davantage encore, ils avaient décidé de lui faire un sublime cadeau .
Omer Bouchez, premier violon, Élise Liu, deuxième violon et Yan Levionnois, violoncelle, qui avaient créé l'ensemble avec elle, ont élaboré un programme destiné à lui rendre hommage faisant la part belle à l'alto. Et aussi, pour accueillir avec elle, son successeur. De sorte que celle qui partait ouvrait ses bras à celui qui allait prendre sa suite.
Après l'adagio de Bruckner qui clôturait les pièces pour deux altos, Lou Yung-Hsin Chang s'est éclipsée discrètement au milieu les ovations émues. Elle laissait la place à Manuel Vioque-Judde.
Voyez-vous, ces jeunes trentenaires, musiciens merveilleux, nous ont donné ce soir là, avec une radieuse humilité une belle leçon de générosité.
Ce moment magique m'a fait oublier la fange et ceux qui s'y vautrent. Et tous ces barbons voûtés qui s'accrochent à leurs siègent, détestent ou écartent leurs successeurs potentiels et considèrent leurs mandats comme faisant partie intégrante de leur patrimoine. On l'a vu aux dernières municipales.
Ce soir là, Bolloré et Sarkozy n'étaient pas là. Les barbons voûtés non plus.
Nous étions heureux.
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