lundi 8 juin 2026

 


                                   Boualem Sansal n'est pas un salaud


Il y a peu, un ami que je n'avais pas vu depuis des lustres, m'a fait signe. Nous avons déjeuné ensemble.

Après nous être raconté brièvement nos vies, nous avons parlé de l'Italie qu'il connaît parfaitement, je revenais de Toscane, puis de littérature, puis de liberté.

Puis des deux. Puis de Grasset et forcément de La Légende, le dernier livre de Boualem Sansal que je n'avais pas encore lu.

C'est fait.

Sansal, publié chez Gallimard depuis 27 ans, est donc soudainement passé chez Grasset , c'est à dire chez Bolloré. La date de sortie de son livre ayant servi de prétexte au dit Bolloré pour faire "virer" Olivier Nora. (Voir La leçon d'Hermès, mon article du 20 avril).

Voici les faits tels que Boualem Sansal les relate à la fin de son livre.

Sorti de prison où il a croupi pendant un an, il arrive en France, sans argent et sans logement. Le Crédit Lyonnais a clôturé son compte; c'est la froide procédure. Un de ses employés lui a prêté 500 euros en attendant que son compte soit rouvert et ses fonds débloqués. Antoine Gallimard l'héberge dans un appartement, lui et sa femme. 

Trois mois plus tard, il lui demande de quitter l'appartement dans les huit jours; il veut le récupérer pour une proche qui connait une situation difficile. 

L'intention était louable. La manière ne l'était pas.  

Furieux, vexé, il part dans l'instant. Avec un caractère de sa trempe, et après ce qu'il avait vécu, on oserait dire que c'était couru. 

Arnaud Lagardère, "passant par-là"  l'a relogé; le monde de l'édition est petit, tout se sait, et lui a fait accorder un beau contrat;  dix fois ce que lui faisait Gallimard ; un million d'euros contre cent- mille.

Sansal a vécu alors, l'offre de Gallimard comme une trahison.

J'aurais préféré que quittant la rue Gaston Gallimard, il allât par exemple  aux éditions du Seuil, rue Gaston Tessier ou, quitte à voyager, filât vers Arles place Nina Berberova, chez Acte Sud. 

Mais il fallait bien se loger et le chèque était tentant.

Qu'il ait accepté l'offre de Bolloré transmise par Arnaud Lagardère n'en fait pas un salaud. 


Alors La Légende maintenant.

Ce livre est un livre de combat contre l'arbitraire qui règne dans un pays, lAlgérie, où il s'appuie sur deux cannes:  dans une main la bêtise, dans l'autre la corruption.

Arrêté sans motif à sa descente d'avion, alors qu'il retourne chez lui. 

Jeté en prison: 6 m2 pour deux.

Privé d'avocat, jugé en cinq minutes: réquisitoire du procureur contre un écrivain qui " porte atteinte à la sécurité de l'État" parce qu'il écrit ce qu'il pense et, une fois le réquisitoire terminé, la présidente du tribunal qui dit: "Nous avons un verdict: 5 ans. Emmenez le prisonnier"

Puis le cancer, la faim, le froid, la canicule,  et ce surnom que ses camarades de la prison de Koléa  lui donnent,  La légende.  Parce qu'ils savent qu'on parle de lui à l'extérieur, à l'étranger même. Eux dont l'univers est borné par les murs de Koléa, prison immense et sordide. Ils en font un envoyé de l'histoire; peut-être ont-ils raison.

Alors cet homme qui est un rebelle ne cède pas. Il déprime parfois, il pleure aussi, car c'est un homme et les vrais hommes pleurent. 

Le passage où il décrit son angoisse parce que sa femme n'est pas venue le voir, deux fois de suite, et qu'il a peur qu'elle ait été elle aussi emprisonnée est poignant.

Elle était malade et n'avait pas réussi à le faire prévenir.

C'est ce qu'il nous raconte avec sa détestation et son mépris du président- dictateur Tebboune. 

Et c'est beau.

Il y a les excès, malheureusement:

- Sansal se compare, à Dreyfus, à Soljenitsyne, à Novotny. S'il avait écrit son livre en prison on l'aurait compris. Mais une fois sorti, après une année, on le comprend moins.

- Il fait de Retailleau un héros à propos duquel écrit-il , se propageait dans la prison la rumeur qu'il allait faire comme Trump avec Maduro; enlever le président-dictateur Tebboune. Sauf que, quand Trump a fait enlever Maduro, Sansal était revenu en France depuis deux mois. Confusion d'un esprit fatigué.

 Olivier Nora n'aurait pas laissé passer cela. Le "faisant fonction d'éditeur" qui l'a remplacé, si.

Avec La Légende, Boualem Sansal nous a livré un opus au style peu fluide, haletant, comme ce qu'il a vécu, et dont j'ai trouvé à vrai dire la lecture parfois malaisée. 

Reste son émouvant amour pour sa femme et quelques phrases  où on le retrouve tel qu'on l'a lu dans un temps passé:

"En Algérie la justice n'est pas attendue, elle survient."

À propos d'un surveillant qui voulait être médecin: "Il voulait soigner des corps. Il surveillait des existences."

En appel, devant la Cour, alors qu'il sait que disant ce qu'il va dire, il risque de voir sa peine doublée, il a ce courage:

"Je ne critique personne, je dénonce un système de prédation et des despotes qui abusent de leur pouvoir contre les individus et les populations"

Et, détournant Albert Camus , " Mal nommer les choses c'est ajouter aux malheurs du monde" , lui écrit:

"Bien nommer les choses fait le malheur de celui qui prend le temps de les nommer et de ceux qui prennent le temps de l'écouter"

C'est ce qu'il a vécu, c'est son courage. Chapeau bas !

Mais y a des choses que l'on comprend mal chez Sansal, comme son admiration pour Camus que je partage, oh combien, et son amitié pour Philippe de Villiers que je méprise.

Ou encore sa détestation de la corruption alors qu'il se place sous l'ombre vénéneuse et corruptrice de Bolloré.

Alors, on ne retrouve pas dans La Légende le magnifique auteur du Village allemand et de 2084: la fin du monde.

Mais il faut comprendre et accepter que Sansal est obsédé par la montée de l'Islamisme radical et par la dictature. C'est là-dessus qu'il écrit, ce n'est pas nouveau.

 Il faut comprendre que c'est un vieil homme un peu perdu, meurtri, amer et qui souffre. 

Bolloré va l'utiliser jusqu'à la corde.

Mais voyez-vous, Grasset, je lui pardonne.

Boualem Sansal n'est pas un salaud.

Boualem Sansal est simplement l'instrument d'une saloperie.






1 commentaire:

  1. Merci Bertrand ! Nous avons la version de Sansal, il nous manque celle de Gallimard 😉 PYT

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